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Quel rôle la musique d'aujourd'hui joue-t-elle dans ta vie musicale professionnelle, en dehors de Multilatérale ?
Être sur scène pour un récital et mener une heure de tension à moi seule est un plaisir et un challenge dont je suis absolument friande. J'essaie d'axer un maximum mes activités de concerts sur ce genre de projets, et je souhaite perfectionner de plus en plus cet aspect là. J'enseigne également dans deux établissements d'enseignement supérieur, et je fais des concerts et Master-class à l'étranger. Ayant un esprit analytique depuis toute petite, j'aime bien expliquer l'inexplicable : la force de la musique et la façon de transmettre cette force. Si on sait expliquer quelle courbe de tension une œuvre crée, quel angle d'impact la colonne d'air devrait avoir, tout en le montrant avec des exemples joués de différentes façons, on peut permettre à des gens "moins" doués d'accéder à un stade intuitif par l'intellect ! Cette possibilité me fascine et me préoccupe beaucoup – et surtout, en gardant le bon taux de mystère afin de garder intact le côté "artistique".
Étant très mélomane, j'aime beaucoup écouter en boucle toutes sortes de musique ; quelques oeuvres contemporaines sont sur mon ipod que j'adore écouter en continu dans le métro... Il faut un très bon casque isolant, toutefois. Et parfois je me demande si je préfère jouer ou écouter. Je n'ai pas de réponse à cela !
Tu as déjà créé plusieurs œuvres : qu'attends-tu d'une création ?
Qu'il y ait un message à transmettre et que ce message soit clair - qu'il soit bien rédigé et bien mené à ses fins. Par exemple, si quelqu'un durant son discours parlé ne garde qu'une seule idée et qu'il ne l'alimente pas avec des petites diversions bien pensées, quel ennui cela procure à l'écoute !
Il faut aussi de la place à l'interprète pour y mettre du sien. Si le compositeur peint le tableau, nous le modelons en 3D - il faut nous laisser un peu de liberté d'imagination pour le côté verso de l'objet.
Nous parlons souvent de l'âme d'une chose en Asie. Une œuvre doit avoir une âme, et je dois être capable de la reconnaître de suite. Et de loin.
Comment prépares-tu une création ?
J'ai un avantage technique du fait que j'apprends très vite et très facilement. Par contre, j'ai du mal à m'imaginer le son d'une partition non jouée. J'essaie d'abord de déchiffrer rapidement en "filage" afin de percevoir l'idée générale que j'appelle "âme" de l'oeuvre, et de créer une "charte graphique" de ma future interprétation, sous forme de temps de pose, de force des effets, de dessin des courbes à appliquer. Ensuite, je repère les endroits difficiles, je les travaille et les répète, comme tout le monde.
En dehors de tes activités de concertiste, tu enseignes également : comment intègres-tu la musique d'aujourd'hui dans l'apprentissage de la flûte ? Y-a-t-il un répertoire contemporain pour les jeunes instrumentistes ?
Il y a la notion de l'abstrait à leur faire comprendre – qu'une pomme n'a pas besoin d'être peinte avec tous ses détails pour qu'on puisse s'imaginer son odeur : une simple couche de couleur suffit… Déjà, si les élèves arrivent à gérer les directions des phrasés, dans un espace tridimensionnel pour contenir ces lignes, on peut alors commencer à parler contemporain. Si les élèves n'ont pas cette capacité, il est difficile de leur faire aimer véritablement cette esthétique, et au bout d'une ou deux oeuvres on s'en lasserait.
L'aspect rythmique est extrêmement important dans l'approche du contemporain. A mon avis, il manque du répertoire contemporain à carrure rythmique fixe créé dans un but pédagogique.
Quelles sont pour toi les grandes pièces récemment composées pour la flûte ?
La flûte n'étant pas un instrument à "grand" répertoire, je peux citer plusieurs oeuvres qui m'ont émue, mais ce sera toujours en musique de chambre. La Sonatine de Boulez, Moby Dick de Takemitsu, les œuvres de Grisey, quelques oeuvres de Stockhausen que j'aime bien. Et les œuvres de Régis Campo par lesquelles je suis absolument fascinée pour leur pureté d'âme et la virtuosité déployée dans leur grammaire musicale. Et je ne demande qu'à en découvrir davantage !
propos recueillis par Gilles Schuehmacher |